Les électrosensibles à la recherche d'une terre vierge de toute onde
Le voyage depuis les Hautes-Alpes, où elle vit dans d'anciennes écuries éclairées à la bougie et chauffées au poêle, l'a épuisée. Elle l'a passé enveloppée de couvertures dans un camion transformé en cage de Faraday (une enceinte métallique étanche aux champs électromagnétiques), conduit par sa fille, dont elle dépend totalement. Elle restera très peu sur le site, où quelques ondes parviennent malgré l'isolement.
UNE MALADIE "TRÈS PÉNALISANTE DANS LA VIE PROFESSIONNELLE"
Au contraire, Oscar, 47 ans, profite de la Drôme pour se ressourcer . Cet ancien commercial dans de grandes banques, intolérant au Wi-Fi depuis 2010, continue de vivre et travailler à Paris, comme formateur pour des établissements bancaires et professeur en école de commerce. "Les journées m'épuisent, entre les brûlures à l'intérieur du corps, les picotements et les maux de tête. Et j'ai du mal à récupérer la nuit", témoigne-t-il, préférant rester anonyme face à une maladie "très pénalisante dans la vie professionnelle". "Avant, je travaillais à New York, Chicago, Londres. J'ai dû lever le pied pour me soigner ."
Comme lui, tous les EHS ont vu leur vie profondément modifiée : Isabelle, podologue à la retraite de 52 ans, qui dort souvent dans sa cave pour fuir l'antenne-relais qui jouxte sa maison ; Mailys, étudiante en master de 21 ans, qui porte casquettes et écharpes anti-ondes la nuit et consulte un sophrologue ; ou M. Tribaudeau, 52 ans, également multichimicosensible (intolérant aux odeurs de lessive, parfum ou à la pollution), qui a perdu son poste de professeur de technologie, son logement puis sa femme.
En janvier, la proposition de loi de la députée EELV Laurence Abeille, qui avançait des mesures pour réduire l'usage du Wi-Fi et appliquer le principe de précaution, a été "enterrée", renvoyée en commission. Deux autres textes sont toujours au stade de la commission des affaires économiques : l'un, déposé par l'UMP en février, demande l'abaissement du seuil maximal d'exposition aux ondes des antennes-relais à 0,6 volt/mètre (V/m) (un plafond aujourd'hui situé entre 41 et 61 V/m selon les fréquences) et l'autre, porté par le PS en avril, visant à réguler l'installation des antennes.
"Nous n'avons pas les moyens de faire fléchir les opérateurs de téléphonie. Il faut donc une volonté du gouvernement", assure l'attachée parlementaire de Michèle Rivasi, Justine Arnaud , venue à Boulc représenter la députée européenne EELV qui se bat depuis longtemps pour la reconnaissance des EHS.
"On ne va pas attendre dix ans. La zone blanche, on la prendra s'il le faut", prévient M. Tribaudeau, sous le regard approbateur de l'assistance. L'homme a déjà occupé avec son camping-car la forêt de Saoû dans la Drôme, entre juin et octobre 2010, avant d'être expulsé par les autorités. "L'électrosensibilité, c'est une vie d'errance, d'isolement, de précarité, constate-t-il. Il faut essayer de le vivre au mieux ; nous sommes des exclus."
Audrey Garric